Les enduits de chaux

Publié le 25 Jan 2015

La chaux est restée jusqu’à la révolution industrielle le principal liant de la construction, et c’est grâce à son utilisation systématique que les romains ont véritablement crée une révolution architecturale.

Nous nous intéressons plus particulièrement ici à son utilisation dans les enduits, présents sur les édifices anciens, des plus rustiques aux plus prestigieux.

La chaux a longtemps été délaissée au profit du ciment, apparu au XIXème siècle, et ce n’est qu’au cours de la deuxième moitié du XXème siècle que l’intérêt suscité pour le patrimoine ancien et sa restauration a permis la redécouverte de ce matériaux indispensable.

Il a fallu tenter depuis de reconstituer la somme de savoir faire très important liée à son emploi.

Autrefois les maçons ne disposaient que rarement du choix de la chaux, aussi devaient-ils s’adapter aux caractéristiques du matériau local en fonction des finalités recherchées.

Les techniques de mise en œuvre se sont aussi nombreux que les diverses fonctions tant esthétiques que techniques recherchées pour les enduits.

D’où une grande complexité liée à l’utilisation de ce matériau qui, on peut le dire, se prête difficilement à la systématisation actuelle du travail.

Pourquoi la chaux est-elle indispensable ?

Rappelons les fonctions essentielles de l’enduit :

  • Tout d’abord la protection contre les eaux de pluie et les infiltrations ; contre le vent et les écarts de températures.
  • La consolidation des liaisons entre les différents matériaux de construction juxtaposés (pierre, bois, céramique, terre…)
  • La fonction esthétique, pour l’enduit rustique comme décors plus élaborés (stuc, fresque, sgraffito …)

En résumé, l’enduit est un véritable épiderme, dont la composition est la mise en œuvre doivent être parfaitement adaptés aux besoins spécifiques de chaque support.

D’un point de vue technique, seuls les mortiers de chaux conviennent aux structures du bâti ancien, lesquelles sont souples et déformables, tandis que les mortiers de ciments trop durs et manquants de porosité, ne leur sont absolument pas adaptés.

Bien entendu, les considérations esthétiques indispensables à la rénovation du bâti ancien ne peuvent être prises en compte que par l’utilisation d’un mortier à base de chaux, complété des agrégats idoines.

La composition

L’enduit doit être conçu de façon à répondre à des critères de qualité précis, à savoir une bonne adhérence, souplesse et déformabilité, résistance mécanique décroissante de l’intérieur vers l’extérieur, imperméabilité à l’eau liquide, perméabilité à la vapeur d’eau.

L’on se sert pour enduire d’un mortier frais, qui est un mélange de liant (chaux), d’agrégats (sables …) et d’eau, et éventuellement d’adjuvants, tous éléments dosés dans des proportions étudiés.

Le liant est la matière qui assure la liaison entre les différents composants du mortier. Suivant les impératifs techniques et esthétiques, l’on pourra choisir un certain type de chaux (aérienne, hydraulique naturelle et tous les intermédiaires), et parfois un mélange de chaux et plâtre.

Les agrégats ou granulats sont des sables, graviers, cailloux qui donnent du volume au mortier, contribuent à sa résistance et favorisent une bonne porosité. Ils forment la « charge » du mortier.

  • Les sables dits « roulés » ou récoltés dans les lits des rivières fournissent de par leur maniabilité de mise en œuvre le matériau le mieux adapté à la fabrication des mortiers. Les sables concassés et broyés sont en général plus irréguliers et « anguleux », donc moins adéquats. Le type de sable doit être choisi selon les normes précises en fonction de la chaux utilisée. Ainsi la résistance mécanique plus faible des chaux aériennes oblige à choisir des sables de bonne granulométrie garantissant une meilleure adhérence, une armature solide, et une bonne circulation d’air, tandis qu’une chaux hydraulique peut être utilisée avec des agrégats de taille plus réduite, ce qui permet un mélange plus rapide et aisé.
  • Il exista de très nombreux autres agrégats, dont nous ne citerons que quelques exemples. Parmi les agrégats naturels, les pouzzolanes, déjà utilisées par les romains au 1er siècle avant JC, sont des sables issus de roches volcaniques qui permettent par une réaction chimique avec la chaux et l’eau d’obtenir des mortiers particulièrement solides. Les tuileaux ou argile cuite, broyés selon des normes précises, augmentent la plasticité et la dureté des mortiers. La recoupe ou brasier (pierruche) est un agrégat issu de la taille de pierre. Les agrégats peuvent être d’origine artificielle, comme certains sous-produits de la sidérurgie (scories métallurgiques, cendre de houille …)
  • Les adjuvants sont des produits qui, ajoutés en faible quantité au mortier, améliorent certaines de leurs propriétés. Là-encore, il en existe une multitude, destinés tantôt à améliorer la prise, tantôt à augmenter la résistance, l’adhérence ou encore l’isolation thermique. Selon les besoins, seront utilisés des agents mouillants, des rétenteurs d’eau, des hydrofuges, des liants complémentaires, des durcisseurs… La liste des produits utilisés traditionnellement en matière est étonnante : on y retrouve aussi bien le vin, le sucre, diverses huiles colles, graisses, savons et résines, jusqu’au sang de bœuf et l’urine … Et si aujourd’hui l’on utilise plutôt des résines de synthèses et autres plastifiants, rien ne permet d’affirmer leur supériorité sur les produits traditionnels.
  • La coloration d’un enduit sera obtenue par un mélange de sables choisis en fonction de leur couleur et/ou par l’ajout de pigments minéraux (terres, ocres, qui font partie de la famille des agrégats) ou d’oxydes, dont la compatibilité avec la chaux nécessite d’être étudiée. L’enduit peut être teint dans la masse, mais l’obtention d’une couleur précise est en général obtenue par un badigeon ou lait de chaux. La qualité, le dosage, le dosage des pigments doit être précis (l’on peut étudier jusqu’à leur coefficient d’absorption du rayonnement solaire …)

La constitution de l'enduit

Les enduits sont en général formés de trois couches successives de mortier dans lesquelles la proportion de liant est dégressive. (Hors enduits décoratifs)

Le gobetis, première couche, est un mortier gras : la quantité de liant est dosée pour remplir les vides entre les gros grains et barrer la pénétration d’eau liquide. Les gros grains et le dosage du liant donnent une bonne résistance mécanique au mortier et garantissent l’accrochage.

Le dressage, deuxième couche ou corps de l’enduit, plus épais, freine l’eau. Il répartit les variations dimensionnelles et thermiques et donne de la planéité relative. Il doit ne pas être fissuré, avoir une granulométrie suffisante, et une rugosité pour l’accrochage de la couche de finition.

La finition, troisième couche fine, décore et limite les phénomènes d’érosion sans être étanche. Elle doit être entretenue par ravalement successif et par l’application de lait de chaux (ou badigeon de chaux) Ils auront une porosité favorable à l’exsudation de l’eau liquide ou vapeur, particulièrement s’ils sont fortement serrés.

La mise en oeuvre des enduits doit être précédée par une analyse poussée du support auquel il va falloir adapter la composition des différentes couches de mortier, ainsi que les techniques d’utilisation. L’on prendra en compte bien sûr la composition du support, son état, mais aussi l’environnement, l’exposition, le style du bâtiment. Sans nous lancer dans des descriptions par trop de techniques, disons simplement que suivant le résultat recherché, les techniques de mise en œuvre vont du simple rejointoiement au enduits stuqués (qui utilisent de la poudre de marbre) en passant par les enduits jetés, talochés lissés à la truelle, ou « à la tyrolienne » (mécanisation du jet).

Le résultat obtenu peut être aussi bien d’une « grossièreté » étudiée que d’une grande finesse décorative. 

Les observations des multiples pathologies de mise en œuvre et de vieillissement des enduits et l’adaptation des remèdes font aussi partie des préoccupations des maîtres d’œuvre et maçons.

L’ont ne peut qu’insister sur la grande complexité de la mise en œuvre des enduits de chaux, qui doivent à tout prix être effectués par de très bons professionnels. Quant au retour vers l’utilisation de ces types d’enduits, il s’impose objectivement dans le traitement du patrimoine architectural ancien. Aux dégâts infligés par l’utilisation intensive du ciment à une certaine époque a succédé la mode du décroutage, soit de la mise à nu du parement, lié à une idée erronée de retour au naturel. Cette méthode factice est néfaste tant à la protection du bâtiment qu’à son aspect. 

Aussi la bonne utilisation des enduits de chaux est-elle un enjeu important pour la sauvegarde physique et esthétique du bâti ancien.

Laurent Thomas
Architecte Bordeaux